• Une histoire de jardinier - V Dieu

     Ce dieu, indifférent à la tragédie qui se noue, ou impuissant à la déjouer, qui avait indiqué ou instauré la loi, ne fait rien ou ne peut rien faire pour empêcher son violement très prévisible. Il se retire de la scène et y revient pour dresser le simple inventaire des conséquences de l'acte ou pour le sanctionner.

    Or si la condamnation punitive est envisageable, le pardon réparateur l'est aussi. Aussi pourquoi dieu n'a-t-il pas pardonné ? Ce que paraît admettre le texte coranique qui laisse entendre que dieu le miséricordieux ne pouvait qu'accorder sa miséricorde à l'adam repentant, mais, même pardonné, l'homme n'est pas moins condamné à l'exil - étrangement, dieu pardonne mais condamne, plus précisément dieu pardonne (ce qui est de son ressort) mais demeure impuissant à corriger les conséquences inéluctables de l'acte interdit -. Pourquoi cette impuissance du dieu coranique tout-puissant ? Pourquoi le dieu hébraïque masque-t-il un constat fatal sous la sanction ? Pourquoi le dieu chrétien n'a-t-il pas béni et absout ce dérapage de la pulsion vitale, en la réorientant ?  

    Si l'homme avait été maintenu en paradis, le texte biblique et coranique n'existerait pas plus que l'homme et pas plus que dieu. En ce sens, l'homme naît grâce et en dépit de dieu ; dieu naît grâce à l'homme, lui-même ne pouvant échapper à son être et à son histoire.

    Ce drame peut aussi se traduire, en termes imagés à l'aide de l'axiome selon lequel dieu serait le nom collectif de dieux mineurs, à l'aspect monarchique d'origine sumérienne, nommé par simplification el-ohims.

    El-ohims n'a pas crée l'univers, mais l'a ordonné ; il n'est pas l'être, mais sa valeur. Il est soumis aux impératifs de l'être, mais lui donne sens et loi. Il est l'antithèse du vieux-dieu qui maîtrise le principe vital chaotique, désordonné. Il réserve les fruits de l'arbre de la connaissance et ceux de l'arbre de vie pour son usage exclusif. L'homme est crée pour servir, pour cultiver le jardin, le domaine du dieu. L'homme subverti par la violence du désir premier ne suit pas le conseil du dieu, lequel ne peut que constater les dégâts commis par cette incartade. L'homme ne peut plus servir, il est devenu comme le dieu, lequel craint alors qu'il mange aussi les fruits de l'immortalité. Le dieu ferme éden, désormais privé de serviteur.

    L'être au sens de valeur n'a plus ni feu ni lieu. Le dieu n'a d'autre alternative que de chercher l'homme dans son existence. Le dieu n'étant pas maître de l'existant, l'homme seul, aussi misérable et infirme soit-il, est à même de servir et de préserver la valeur de l'être, dont il est le dépositaire. Dieu ne cesse de l'interpeller, il ne peut que répondre : « Je suis nu ». Nu, mais en charge d'éthique, dont il sera le serf, à la sueur de son front.

    L'autre hypothèse prend en compte les dieux postérieurs qui ont grandi ; Yhwh, Dieu Trinitaire, Allah, divinités devenues synonymes à la fois de l'Être, qui est le Tout, et de l'Au-delà du Tout. Yhwh-Dieu-Allah a crée le Tout ex nihilo ; Il comprend le Tout et le Tout ne le comprend pas. L'homme est son reflet. Yhwh-Dieu-Allah sait l'homme faillible, mais il se retire partiellement, il fait retraite en tant que valeur - pour laisser place à l'homme, le laisser accomplir son destin, sachant que sa place est dans l'existence où il sera appelé à rendre compte de la valeur de l'Être, seule créature capable de remplir une telle mission, car seule créature dotée de langage.

    Car le dieu moderne est non seulement le Nom mais surtout celui qui dit JE SUIS par la bouche de l'homme. Le dieu moderne a besoin de l'homme pour se dire, soit pour être en tant que conscience et que valeur, à tel point qu'il s'incarnera en chair d'homme pour se manifester parfaitement, ou en paroles, en texte récité pour se dire clairement. La science de l'étant, la connaissance, le sens de l'existant n'est pas dans l'étant, mais il a besoin de l'étant pour se déployer, pour s'exprimer. Le dieu moderne comme le dieu ancien a un désir d'homme. A contrario, l'hominidé désire  être Homme.

    Ce texte, en substance, ne dit pas autre chose : la parousie de la conscience ne peut advenir que si dieu ou le sens ontologique se retire. Il ne serait pas déraisonnable de souligner que l'épisode serait survenu le 7ème jour, celui du shabbat, le jour où dieu arrête tout son travail pour faire, où dieu se retire de sa création, fait tsim-tsoum selon la thèse cabalistique, pour laisser place à sa création, à la liberté de l'homme. Il est piquant de constater que le shabbat est dévolu à la quête de la connaissance.  

    L'Homme ne peut advenir que dans et par l'existence, grosse de fécondité et de prospérité mais aussi de sueur et de souffrances, mariage du désir et de l'effort. 

    « Cet effort est un désir parce qu'il n'est jamais satisfait, mais ce désir est un effort, parce qu'il est la position affirmative d'un être singulier (...). Effort et désir sont les deux faces de cette position du Soi dans la première vérité : je suis. (...). (Paul Ricœur, Le Conflits des interprétations, « Herméneutique des symboles II », p. 320-325, éd. du Seuil 1969, « Points Essais » 1991, cité in Anthologie, p. 52, éd. du Seuil 2007, « Points-Essais » n°576, 2007).

    Mais ce texte, parce qu'il est récit, est aussi une définition de notre réflexion en tant qu'appropriation de notre effort d'exister et notre désir d'être, par le biais du discours grâce auquel l'homme peut organiser l'univers et faire en sorte que l'Être en tant que sens et valeur puisse exister, et faire en sorte qu'il devienne Homme.

    Dans sa quintessence, ce récit dit que l'existence est première, elle n'est ni une prison, ni une salle d'attente ; elle est  l'espérance.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :