• Une histoire de jardinier - IV La glose

     La vision traditionaliste du récit est connue, elle est résumée par le texte coranique. La pulsion du désir originelle devient le satan, expression du mal désordonné qui s'oppose à l'ordre divin qu'il tente de disloquer. Il est renvoyé aux souterrains infernaux. L'existence est maudite, la matière est mauvaise, l'homme a chuté, il est en exil dans une vallée de larmes, puni à jamais pour sa faute unique dont satan est en fait le responsable. Il conserve le souvenir de l'éden qu'il transforme en promesse de paradis pour immortels - ce faisant il conserve et assouvit son autre désir, son hybris d'immortalité -, il jouit de nulle liberté mais assume la responsabilité de la sanction et le poids de sa culpabilité. Le salut et la récompense ne peuvent venir que de la miséricorde divine ; la seule liberté de l'homme se résume à une métaphore, la recevoir comme un vase vidé de l'ego, ou la décevoir comme un vase plein d'ego - .

    Les moines puritains, torturés par la morsure du désir sexuel insatisfait, ont confondu le désir primordial avec la libido ;  ils ont condamné l'expression naturelle de la chair, le sexe, et l'objet de leur désir, la femme, aidés en cela par le fait que cette créature fragile avait été tentée par le malin. La vie, le monde, l'existence étaient condamnés, le salut ne pouvait survenir que sub specie generali, que dans la désincarnation, reléguant aux enfers le serpent et la femme, image de la vie et de la chair. Ils crurent unir dieu et l'homme, en tant qu'esprit libéré de la chair, au paradis des essences platoniciennes, oubliant que l'entrée de l'éden est condamnée par les kerouvims avec l'épée aux spirales de feu.

    Ce texte a légué à l'occident, pour le meilleur et pour le pire, le sens du tragique, un sentiment de culpabilité mais aussi l'intuition de la liberté et de la responsabilité humaines, la nostalgie du paradis et l'ambiguïté de sa promesse existentielle, la sujétion sociale de la femme et la détestation de la chair, ainsi que... l'amour des jardins.

    Une lecture pourrait être prophétique ; il s'agirait de lire ce texte dans son actualité, comme s'il était rédigé aujourd'hui et parlait de l'humanité présente.

    La nouveauté du mythe est de rendre l'homme responsable de sa condition, de promouvoir l'éthique au sein du tragique - le caprice divin ou l'absurdité moderne sont bannies -, mais aussi de proclamer que la conscience naît d'une transgression, d'un désir d'au-delà de la limite, un désir d'être un être-en-devenir, consubstantiel à la nature humaine.

    L'homme naît en se posant nu face à dieu qui l'appelle et le promeut à l'existence.

    Telle est la grandeur de ce texte, par lequel l'homme se proclame responsable de son sort et de son destin, tout en soulignant qu'il n'en est pas coupable, qu'il n'en est pas le maître. L'homme proclame sa liberté lucide, sa condition de « serf-arbitre », le paradoxe de sa liberté et de sa conscience en-devenir. 

    Une véritable tragédie. Les protagonistes ; l'homme et la femme, encadrés par le serpent ou vieux-dieu et dieu ou le nouveau-dieu. Tout est d'emblée prévisible : l'interdit et son violement, le désir d'absolu et la catastrophe cosmique - le sol édénique, domestique, devenu sauvage. Le héros, l'adam, homme-quoi devenu homme-pourquoi, reflet ontologique du nom divin - JE SUIS -, effacé par le je veux être existentiel, innocent et coupable. La parenté avec les poèmes de la tragédie grecque est frappante : même élan irrépressible, même dévoilement, même retournement.

    Ce texte renvoie au paradoxe de la question qui le fonde, à ce pourquoi qui est transgression et fondation. Il tente de répondre à la question primordiale du pourquoi - quelles valeurs devons-nous attribuer à cela, quel sens y donner, comment nous comporter face à cela qui est, face à nous-mêmes, face à soi-même, c'est-à-dire face à dieu -, et laisse la question ouverte en nous renvoyant au paradoxe de notre liberté, à la nudité de notre moi, à notre soif de connaissance absolue, à notre nostalgique désir de l'éden, et in fine au procès de l'homme en-devenir et au procès de dieu, ainsi qu'à leur dialogue incessant.

    Il renvoie au paradoxe divin, d'un dieu absent et présent.


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