• Quoi ?

     C'est quoi ? C'est un lapin ou c'est un lapin blanc qui saute d'un chapeau noir. Entre le c'est quoi et le c'est un lapin, entre la question et la réponse c'est en exprime l'unique dénominateur commun : cela est. Face à la réalité, l'esprit est immédiatement contraint d'affirmer la présence et l'actualité de la réalité ; cela est, ça est, quelque chose est, id est. Tenterait-il de la nier qu'il ne ferait que l'affirmer sous un mode différent : cela n'est rien, cela n'est pas, cela est le néant.

    Après l'affirmation immédiate de l'être, le désir hallucinatoire de prédation, de préhension, fait surgir la question quoi, aussitôt éjaculée : cela est quoi. Telle est la définition de la réalité immédiate que le langage n'est pas encore à même de qualifier, de préciser ; face au réel, dans sa totalité, dans sa globalité, face à l'être, la pensée ne peut adopter qu'une attitude interrogative, à l'exclusion de l'assertion nominative sauf sinon à ne plus appréhender l'être dans sa totalité mais dans l'un de ses éléments ou de ses attributs. Lorsque la pensée cherche à appréhender la réalité dans sa totalité, elle est incapable de la qualifier, c'est-à-dire de la préciser.

    Aussi la compréhension du réel n'est-elle possible que grâce à la formulation de la question cela est quoi, que grâce à cet attribut du réel, le seul attribut envisageable : quoi, sans lequel demeure, dans sa nudité essentielle, l'affirmation irréfutable cela est, quelque chose est, ce lapin est, ce chapeau est, qui ne dit rien encore de cela, de ce quelque chose, de ce lapin et de ce chapeau, mais qui dit de l'être qu'il se présente toujours jeté là, devant nous, ici et maintenant, sous une forme ou une autre, qui l'exprime, qui le manifeste dans l'espace et dans le temps. L'être, étant ce qu'il est hic et nunc, est.

    Qu'est-ce que l'être sans manifestation, sans nomination, sans attribut, l'être en tant que tel, dépouillé de ses formes, de ses expressions, l'être dans sa quintessence, l'être-en-soi, l'ipsum esse ? Qu'est-ce l'être en son principe, qu'est-ce que l'être en son origine ? En d'autres termes, pour quoi cela est, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

    Au préalable, il sied de rappeler que l'être comme le cheval n'existe pas, seul existe cet être-là, qui se présente, sous une forme singulière, dans le temps et dans l'espace, comme seul existe ce petit cheval blanc qui galope dans ce pré. La seule « réalité » de l'être est conceptuelle, idéale ; une langue qui n'aurait pas de mot pour désigner l'être ou le verbe être obligerait le locuteur à plus de précision, tant ce verbe apparaît inutile si ce n'est pour convoquer un attribut, une qualification, une précision. Aussi dire ce cheval est ne signifie-t-il pas autre chose que ce cheval existe, que ce cheval vit, et dire ce cheval est blanc a pour seul mérite de souligner péremptoirement la possession de cette qualité particulière par ce cheval-là, ce que ne permet pas la simple expression ce cheval blanc, tout aussi exacte cependant. Mais dans les langues tripartites imposant le trio sujet-verbe-complément, le verbe est toujours présent même implicitement : le cheval galope ou le cheval est galopant, le cheval existe ou le cheval est existant, le cheval blanc ou le cheval est blanc.

    Alors l'être ? Il sied aussi de souligner qu'il s'agit d'un verbe substantivé, c'est-à-dire d'un attribut métamorphosé en sujet, encore faut-il souligner que l'attribut - est - n'a qu'une valeur prépositionnelle, il ne fait que cheviller un attribut au sujet, aussi peut-on s'interroger sur la valeur nominative d'un substantif tiré d'un tel verbe de type prépositionnel.

    Néanmoins, par le biais du langage, non seulement l'être est, mais il se module selon toutes les conjugaisons du verbe et à tous les temps ; au présent, au participe présent - étant, ens (que le langage philosophique est même parvenu à substantiver : l'étant) - au passé, au futur, au conditionnel même qui englobe tous les possibles, tant probables qu'improbables, tant réalisables que seulement envisageables, y compris dans sa négation qui contient nécessairement et toujours une affirmation - en ce sens, l'être englobe le non-être. Aussi l'être parle-t-il de ce qui est, était, sera ou encore serait, non pas seulement en désignant la totalité de ce qui est, comme le ferait un terme collectif, la légion par exemple qui nomme l'ensemble des légionnaires, mais surtout en désignant la substance ultime (sub stare : ce qui est en-dessous des qualités sensibles - ce qui peut être conçu de lui-même, sans l'aide d'un autre nom pour être entendu), l'ultime dénominateur commun de tout ce qui est, sous les formes, les aspects, les modes, les états, les noms et les attributs les plus divers. En d'autres termes l'être regroupe tout ce dont on peut parler ; aussi la licorne est-elle comme le cheval est - même s'il est vrai que la licorne n'existe pas, et que ce cheval seul existe qui galope dans le pré - il est en tant que désignation d'un concept.

    Par une abstraction conceptuelle plus épurée, dans sa quintessence, l'être est envisageable dans sa nudité la plus pure, sans cette variété et cette pluralité de formes qui l'expriment et qui font que l'être est.

    Alors l'être-en-soi ? Sachant que l'être est par ses expressions matérielles et formelles - l'être est étant pour reprendre la trinité linguistique occidentale, qui n'est pas sans analogie avec la trinité chrétienne -, nier son expression, c'est-à-dire l'étant, revient à nier la qualité essentielle de l'être, et partant à nier l'être lui-même, a fortiori l'être-en-soi, quintessence de l'être. Aussi l'être-en-soi n'est-il pas, mais le fait d'en parler oblige à admettre qu'il est ; il s'affirme en se niant et se nie en étant. Si l'être-en-soi est, il n'est plus l'être-en-soi, du fait que pour être il doit s'exprimer sous une forme ou une autre, ce qui le détruit. S'il n'est pas, il n'est plus l'être-en-soi. Voilà qu'il ne peut pas être et qu'il ne peut pas ne pas être ; voilà qu'il est et qu'il n'est pas !

    Une aporie inconcevable, sauf à se référer à ce qui a trait au projet, à la volonté, au désir, à un état particulier de l'être. Le désir tend à se réaliser, mais réalisé il n'est plus, il se dissout dans le plaisir auquel il tend. Encore peut-on dire que le plaisir est un désir réalisé, abouti, parfait, accompli, et que le désir est un plaisir inaccompli, en puissance qui tend à s'actualiser. Par analogie, la quintessence de l'être ou l'être-en-soi est le désir, ou l'être en puissance tend à se parfaire en s'actualisant. L'analogie est risquée, l'être actualisé, comme le plaisir qui absorbe et anéantit le désir, devrait anéantir l'être-en-soi ou l'être en puissance. Cependant la quintessence de l'être ne peut pas être séparée de l'être ; sans l'être sa quintessence n'est pas, et sans sa quintessence l'être ne saurait être ; aussi l'être en acte est-il encore et toujours l'être en puissance, l'être étant toujours présent dans les deux propositions. La graine est l'arbre en puissance et l'arbre, qui est la graine en acte accompli est aussi le fruit en puissance, inaccompli.   

    L'être-en-soi : une notion qui est un scandale logique ; qui est et qui n'est pas, qui est en puissance et qui n'est pas en réalisation, qui tend à s'actualiser et qui s'anéantit en se réalisant, mais dont la réalisation l'affirme cependant. Ces contradictions logiques ne peuvent être levées que si l'être-en-soi, le désir d'être, n'est pas considérée comme une entité séparée de l'être, mais au contraire comme un aspect de l'être qui lui est consubstantiel. Aussi seul l'être est-il absolu, du fait que le néant n'est pas ; aussi seul l'être est-il parfait, du fait qu'il est puissance et réalisation, sujet et attribut.

    Une ultime difficulté apparaît ; le désir n'existe pas, il désigne l'état d'un sujet désirant la jouissance de quelque bien. Quel est donc le sujet de ce désir sinon l'être lui-même, et quel est le bien dont la jouissance est recherchée sinon l'être lui-même, à la fois sujet et complément. Si le sujet désirant devait être l'être-en-soi ou l'être sans attribut, il serait alors doté d'un complément, l'objet de son désir, et ne serait plus l'être-en-soi, alors qu'il est de fait l'attribut sous forme verbale (soit le désir de se manifester, de se concrétiser) de l'être - l'être est. Si le sujet désirant est l'être en tant qu'être manifesté, ou monde, ou encore l'étant, pourquoi serait-il sujet au désir de se manifester, sinon pour subsister dans sa manifestation - l'étant est ? Ce qui revient à dire que l'être est parfait parce qu'il est et a été de toute éternité, parce qu'il est toujours en puissance et en acte, sujet et objet, simultanément un et multiple, enfin absolu ne laissant place à rien d'autre qu'à lui-même. Ce qui revient, de fait, à illustrer l'impuissance du langage et de la pensée à expliquer l'être d'une façon plus convaincante que la tautologie à laquelle il se voit contraint d'être cantonné. - L'être, étant ce qu'il est, est -. Et l'être-en-soi n'est autre que le verbe être conjugué ; est.

    Une autre variante consiste à dupliquer le sujet : le sujet originel désirant que l'être se manifeste ne saurait être l'être en tant qu'être manifesté, étant déjà manifesté, bien que celui-ci soit aussi sujet du désir de se maintenir, de subsister dans l'être. Quelle est donc le sujet originel dont l'être-en-puissance et l'être-en-acte serait la manifestation. Quel est le fondement du fondement, l'origine de l'origine ? Pourquoi cela est, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? La parole est à ce qui est au-delà de la parole, la parole est à la métaphysique - du grec meta, au-delà, au-delà de la physique, de la réalité, au-delà de l'être, i.e. au-delà du verbe, du discours, de la parole et du langage ! - : « Parce que Dieu »

    En ce cas : pourquoi y a-t-il Dieu plutôt que rien ? Réponse : « Parce que ». Au-delà d'un nouveau vocable, d'un nom ultime, rien.

    En réalité, la question du pourquoi philosophique n'est pas une question objective, scientifique - elle n'est alors qu'un pur divertissement de l'esprit qui se complaît à penser in abstracto sub specie aeterni -, mais subjective et d'ordre moral : qui sommes-nous, quelles valeurs devons-nous attribuer à cela, quel sens y donner, comment nous comporter face à cela qui est, face à nous-mêmes, face à soi-même ? Telle est la question que jamais nous ne cessons de poser. La question de l'être et du sens, de la valeur de l'être est identique. Le quoi et le pourquoi se confondent.

    « Parce que » : nos valeurs n'ont aucun fondement, elles sont arbitraires ou relatives, ne reposent sur rien, mais nous devons tenter d'en trouver une justification sans se contenter du nihilisme, même si nous courrons à l'échec. Notre relation de soi à soi est une énigme, mais nous devons n'avoir de cesse de la résoudre, de se connaître et de se comprendre soi-même, même si nous n'y parvenons pas.

    Pourquoi ? Parce que.

    L'acte d'être ou son refus s'explique par lui-même. Il n'y a pas d'explication, pas de justification, pas de fondement, aucune cause extérieure. Cette conjonction de coordination qui, par aposiopèse, ne coordonne rien devient l'ouverture vers l'inexplicable. La réalité est totalement gratuite, sans fondement, entièrement suspendue à une liberté abyssale, autre aspect de l'être.

    L'interpellation de la réalité est vaine, futile, blasphématoire. Aucune réponse crédible ne peut être donnée. L'au-delà de l'être ne peut être pensé, le discours s'interrompt, la parole se tait, le langage s'éteint, retourne au silence. Ce qui paraît affirmer un agnosticisme péremptoire, prélude au nihilisme.

    Mais, retenons aussi cette tentative d'explication causale jamais aboutie, comme nature même de l'être qui n'a de cesse de tenter de se penser, de se dire, sans jamais y parvenir, ce qui rend l'agnosticisme blasphématoire. De surcroît, une nouvelle fois, face à l'être, la pensée ne peut adopter qu'une attitude interrogative, à l'exclusion de l'assertion qui ne serait que l'expression d'une vaine hybris intellectuelle.

    Cependant face à la polyvocité de l'être, nous percevons l'angoisse de notre liberté ; nous risquons d'appeler vérité ce qui demain sera nommé erreur, d'affirmer comme un bien ce qui par la suite s'avèrera un mal, nous ne pouvons pas nous soustraire au vertige de notre liberté face à l'être, aussi tentons-nous de dissiper cette angoisse en interrogeant sans cesse l'horizon à l'intérieur duquel nous vivons, dans l'espoir d'obtenir une réponse, selon le désir qui nous anime.

    L'indifférence au mal de l'être nous choque, car s'il l'autorise, l'être est le mal. Pourtant il est aussi le bien ; alors ? Tel est le paradoxe de l'éthique et de la pensée conceptuelle.

    Des mythes antiques ont tenté d'éclaircir ce dilemme par la pensée figurative ; et les œuvres d'art majeures tentent de maintenir vive l'espérance d'une réponse. 


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